Reconstruction de l’Irak : les investisseurs face au risque sécuritaire

Reconstruction de l’Irak : les investisseurs face au risque sécuritaire

 

  • Une conférence internationale s’est tenue au Koweït pour collecter les fonds nécessaire à la reconstruction de l’Irak.
  • Tandis que la délégation irakienne tablait sur une levée de 88 milliards de dollars, seuls 30 milliards ont pu être réunis.
  • La situation sécuritaire suscite encore la crainte de plusieurs investisseurs.
  • Toutefois, un pays se montre particulièrement offensif : la Turquie.  

 

Après une succession de victoires contre le groupe « Etat islamique », Bagdad souhaite lancer la phase de reconstruction de ses territoires meurtris par quatre années d’intenses combats. Une conférence internationale, organisée au Koweït, a réuni, du 12 au 14 février 2018, Etats, ONG et investisseurs privés, afin de collecter près de 88 milliards de $ nécessaires à la reconstruction du pays[1].

Consciente de la lassitude de la communauté internationale, pour qui l’Irak a déjà reçu suffisamment de fonds, la délégation irakienne a mis en œuvre une stratégie centrée sur les besoins en investissement ainsi que sur les perspectives de profit financier de plus de 200 projets.  Cette posture orientée « business » a été appréciée par nombre de participants.

L’opération séduction s’est traduite par la levée de 30 milliards de $, sous forme de prêts, d’investissements directs et de crédits import. Bien loin de l’objectif initial fixé, les responsables irakiens nuancent ce résultat somme toute modeste, et précisent que d’autres conférences seront programmées pour l’année 2018. La prochaine aura probablement lieu au Caire. Les raisons véritables du manque d’enthousiasme de certains investisseurs ne semblent cependant pas avoir été abordées.

Source : Ministry of Planning  & World Bank

 

 

En dépit du caractère attractif de la reconstruction de l’Irak:  des marchés de plusieurs milliards de dollars prochainement attribués et un État solvable grâce à sa manne pétrolière, l’environnement sécuritaire du pays à moyen et à long terme manque de visibilité pour beaucoup d’investisseurs. Ces derniers ne souhaitent en aucune manière voir leurs actifs détériorés au bout de quelques années de présence, ou se retrouver dans la même situation que le groupe Lafarge en Syrie, qui a vu sa cimenterie de plus de 600 millions d’euros occuper par Daesh.

Bien qu’affaibli par la coalition internationale menée par les États-Unis, le groupe « État islamique » n’a pas totalement disparu de l’Irak. Il continue d’harceler les forces sécuritaires dans le nord et l’ouest du pays.

La province de Kirkouk a connu, durant le mois de février 2018[2], pas moins d’une dizaine d’attaques du groupe djihadiste, dont certaines visaient des infrastructures pétrolières. Les soldats irakiens auraient même fuit les villages alentour.

Disposant toujours d’un sanctuaire en Syrie, Daesh parvient à coordonner ses offensives sur les postes frontières irakiens. La souveraineté de Bagdad sur l’ensemble du territoire est encore très loin d’avoir été achevée.

Plus inquiétante encore que le risque terroriste, la volonté d’indépendance du Kurdistan irakien peut à tout moment dégénérer en conflit armé avec le pouvoir central. L’organisation d’un référendum par le Gouvernement régional du Kurdistan, en septembre 2017, s’est traduit par une intervention militaire de Bagdad, le vote de sanctions économiques au Parlement et l’annulation du dit référendum.

Malgré un certain apaisement ces derniers mois, qui ont vu la signature d’un accord entre Erbil et Bagdad sur la réouverture du pipeline Kirkouk–Ceyhan[3], la situation reste fragile. Le vote du budget 2018 a ravivé les tensions. Alors que le Gouvernement régional du Kurdistan percevait 18% du budget total depuis 2003, pour l’année 2018 cette part a été abaissée à 12, 6%. Le FMI est intervenu en menaçant de suspendre les programmes de prêt, si cette part n’était pas revue à la hausse. Les relations entre Erbil et Bagdad s’inscrivent dans un rapport de force dont l’issue reste inconnue.

Région du Kurdistan irakien 

 

Ajoutons à cela  l’intégration officielle des Forces de Mobilisation populaire (F.M.P) dans l’armée irakienne qui pourrait fragiliser la sécurité intérieure du pays. Cette milice stratégique dans la lutte contre Daesh est dirigée par un état-major considéré comme très proche des forces spéciales des Gardiens de la Révolution islamique en Iran, les Forces al-Quds. Les deux personnages clés des F.M.P sont Hadi al-Ameri et Abu Mahdi al-Muhandis, tous les deux ayant participé aux côtés des Iraniens à la guerre de 1980 à 1988 contre l’Irak de Saddam Husein.

Photo durant la bataille de Mossoul : Au centre Hadi al-Ameri, à droite Abu Mahdi al-Muhandis

 

Face à un tel contexte sécuritaire, il est très difficile de convaincre les investisseurs de venir faire des affaires en Irak. Pourtant, certains acceptent de relever le défi, et font même montre d’une grande audace pour conquérir des parts de marché dans plusieurs secteurs en Irak.

Des événements comme la conférence de Koweit sont importants parce qu’ils permettent d’identifier ces acteurs. Parmi ces derniers, la Turquie a été la plus offensive, en promettant un crédit de 5 milliards de $, montant le plus élevé de tous les pays présents. Une part de ce crédit servira probablement à financer des projets accordés à des entreprises turques.

La Turquie est le deuxième plus important partenaire commercial de l’Irak, après la Chine. Pour l’année 2016, les échanges commerciaux entre les deux pays auraient atteint plus de 12 milliards de $. Compte tenu du caractère stratégique que revêt l’Irak, considéré comme son « espace vital », Ankara œuvre depuis 2003 à consolider sa présence diplomatique et économique dans le pays.

Dans le cadre de la reconstruction de l’Irak, les entreprises turques, appuyées par l’Etat, souhaitent disposer de positions dominantes dans les villes suivantes[4] : Mossoul, Kirkouk, Tal Afar, Irbil, Bagdad et Sulaymania.

L’intérêt pour cette aire géographique du pays est indéniablement motivé pour des raisons économiques : zones riches en hydrocarbures, les infrastructures détruites par les combats y sont concentrées et débouché proche géographiquement pour les entreprises turques exportatrices de biens et services.

Zones pétrolières au nord de l’Irak

 

La Turquie inscrit également son action en Irak dans le cadre d’une stratégie de puissance régionale et internationale. De ce fait, l’aire ciblée par Ankara permettra, d’une part, de mieux contenir la menace kurde extérieure, et, d’autre part, d’accroître son influence auprès des populations arabes sunnites d’Irak, qui trouvent dans la Turquie le seul allié de poids en mesure de défendre leurs intérêts face à un pouvoir central majoritairement chiite.

Contrairement à de nombreux investisseurs présents à la conférence de Koweit, les Turcs ne semblent pas être dissuadés par le retour de Daesh ou une implosion du pays. La stratégie turque consiste à occuper le terrain avant d’autres compétiteurs qui se montrent trop prudents. Un proverbe turc dit d’ailleurs : « Quand la flèche de la destinée a été lancée, ce n’est pas le bouclier de la prudence qui garantit de ses coups ». Cette stratégie pourrait bien faire de la Turquie le grand gagnant de la destinée de l’Irak post-daesh. Reste encore à savoir si les autres puissances dont l’Iran et la Chine ne porteront pas des coups fatals à la conquête commerciale turque.

 

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[1] http://www.rfi.fr/moyen-orient/20180214-irak-va-recevoir-30-milliards-dollars-reconstruction

[2] https://www.iraqoilreport.com/news/northern-iraq-reeling-regroups-insurgency-27992/

[3] http://uk.businessinsider.com/a-deal-in-iraq-could-get-oil-production-back-on-its-feet-2018-3?IR=T

[4] https://www.dailysabah.com/business/2018/02/13/turkey-eyes-leading-role-in-rebuilding-iraq-offers-numerous-projects

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