L'analyse de Thomas Péran sur la présidentielle 2017

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Thomas Péran est professeur associé à la Paris School of Business, il est aussi chargé d’enseignement en finance à Sciences Po Bordeaux. Il est auteur du classique Gestion de la banque aux Editions Dunod. Et c’est par sa qualité d’expert et acteur du monde économique que nous avons décidé de l’interviewer et d’avoir son avis sur l’offre économique de la présidentielle.

Les finances publiques sont parmi les sujets majeurs de cette campagne. Quelles sont selon vous les solutions les plus pragmatiques pour traiter cette problématique ?

Effectivement, cette campagne présidentielle présente des traits caractéristiques bien particuliers. Elle ne procède plus du schéma traditionnel de la Ve République basé sur la survalorisation des clivages : partis de gouvernement/partis d’opposition et partis de gauche/partis de droite… Les postures politiques sont aujourd’hui avant tout thématiques. Et cela constitue la vraie bonne nouvelle de cette campagne. Par exemple, Emmanuel Macron est particulièrement représentatif de cette tendance récente. Outre son affirmation « ni de gauche, ni de droite », c’est sa volonté d’incarner le « Monsieur économie » qui est marquante.

Bien entendu, la campagne apporte aussi son lot de mauvaises nouvelles. Jamais les affaires judiciaires des candidats n’avaient autant pris de place dans une campagne (en nombre, heureusement pas en intensité, car sur ce dernier point, le début du XXe siècle reste champion). Et c’est ici, parmi les mauvaises nouvelles, qu’il faut évoquer les finances publiques de l’Etat. Leur niveau et le peu d’égards des politiques sur ce point sont affligeants. Puisque vous m’interrogez sur les solutions à apporter, la réponse est simple : la vocation universelle au changement de la doxa politique majoritaire est déplacée. Nous possédons déjà tous les outils nécessaires à une gestion saine des finances publiques : rapports parlementaires et de la Cour des comptes, benchmarks, audits, calculs des coûts et ratios… Nous n’avons jamais autant quantifié, et pourtant, le monde n’a jamais moins su où il allait. L’instabilité des programmes politiques mis en place depuis le premier recours en 2002 au quinquennat présidentiel y est pour beaucoup. Les déformations résultant de l’utilisation présidentielle de notre régime, pourtant constitutionnellement parlementaire, sont aussi responsables de l’état des finances publiques.

Juste un rappel : le Pacte de stabilité et de croissance est un outil simple qui préconise un cantonnement à 3% de déficit public excessif et à un taux d’endettement au regard du PIB de 60%. Or, nous sommes aujourd’hui respectivement à 3,4% et 96%. C’est ahurissant ! Diminuer les dépenses est sur le papier d’une simplicité enfantine. C’est le faire durablement et de manière cohérente qui est compliqué.

Le chômage n’a jamais été aussi haut en France. Le monde de l’entreprise est accusé de tous les torts. Quels sont selon vous les solutions à apporter pour changer cet état d’esprit en termes de philosophie et de politique d’investissement au sein des entreprises ?

Là encore, la radicalisation de la vocation au changement n’est pas à encourager. La France est un Etat plus interventionniste que libéral. C’est un fait historique, qui au final appelle à peu de commentaires. Il faut faire avec, et surtout bien intégrer cette composante dans l’action politique. Dans un Etat dont la Constitution sociale et politique est fondamentalement interventionniste et « droit-de-l’hommiste », la masse budgétaire est logiquement importante et le taux d’endettement plus difficile à contenir. Deux mesures semblent intéressantes à poursuivre pour améliorer la politique de l’emploi.

Premièrement, l’instauration d’un contrat de travail unique plus simple et plus adaptable semble, selon les études économétriques sérieuses, une piste crédible. Certains y voient l’émanation d’un régime puissamment néolibéral, mais il n’en est rien. Les Français recherchent l’égalité, valeur constitutionnelle fortement affirmée (préambule et article 1 de la Constitution de 1958, entre autres), et cette mesure semble à même d’y répondre. Vous évoquez le volet « philosophique » de la politique de l’emploi et de l’investissement, et bien c’est exactement de cela qu’il s’agit avec ce type de contrat : de philosophie égalitaire du travail et de fin d’une économie du travail clivante.

Deuxièmement, dans une optique de permanence de l’action politique, à privilégier par rapport à la permanence des institutions et des places gardées qui au final importe peu, le retour au Plan pourrait être à recommander. Il ne faut pas y voir un retour au dogmatisme du XXe siècle, mais bien plus une mesure de cohérence dans le temps en matière de dépense publique et d’investissement. C’est bien connu (bien oublié aussi), la prise en compte du facteur temps dans l’application et le succès des programmes économiques est primordiale. Nous avons érigé en tendance managériale de fond, tant dans la sphère publique que dans la sphère privée, le fonctionnement en « mode projet ». Mais cela n’aboutit pas toujours à la cohérence. Les économies nouvelles (le concept d’émergence est inapproprié), notamment les pays du Golfe et asiatiques, dont l’Europe envie les chiffres de croissance, mettent aujourd’hui en place avec intelligence, à l’instar de ce que nous faisions quelques dizaines d’années en arrière, des plans stratégiques pluriannuels. La pluriannualité et les lois de programmes sont bien des composantes de nos finances publiques (voir la Loi organique relative aux lois de finances du 1er août 2001), mais l’instabilité des politiques ne permet pas de leur donner pleinement effet.

Pour certains candidats l’Europe et l’Euro sont accusés de tous les maux. Quelle est votre opinion vis-à-vis de la construction Européenne et quels sont, selon vous, les chantiers qui restent à pourvoir ?

Il est vrai que les pays membres de l’Union européenne n’affichent pas les mêmes fondamentaux économiques. Par exemple, pour que la zone euro soit équilibrée les experts préconisent que la balance des comptes courants des Etats ne dépasse pas 6% du PIB. La France se situe aujourd’hui à -0,5% alors que les pays nordiques se rapprochent de 10%. Difficile alors de mener une politique économique unique (c’est pourtant bien le but de l’Union européenne). L’observation et l’imitation des Etats fédéraux paraît ici essentielle pour mieux comprendre la manière dont nous pourrions relever le défi de l’hétérogénéité. Rappelons que l’Europe n’est juridiquement pas une Fédération puisqu’elle ne possède pas de Constitution qui se superposerait aux Constitutions nationales (c’est le criterium de la Fédération).

Mais il paraît primordial d’affirmer que, dans le cas de la France qui présente une dette publique de 2147 milliards (j’emprunte les chiffres de mon collègue et brillant économiste Jean-Paul Betbeze), ce sont les fondamentaux de l’économie nationale qui sont responsables de l’impasse. La réflexion doit aussi se mener en interne, et pas seulement au sein de l’Union européenne. L’Europe est une chance et une force, il ne faut pas renier ce que nos prédécesseurs créent depuis les années 1920. A cet égard, l’approbation par vote du cadre du Brexit le 5 avril 2017 et une démonstration de tout l’attrait et de la place fondamentale de l’Europe. En suspendant la mise en place de la relation commerciale du Royaume-Uni avec l’Union à son retrait définitif, la volonté de préserver l’euro est clairement mise en avant.

Enfin, pour accroitre la performance des politiques économiques de l’Union européenne, la concentration des efforts sur les entreprises doit être accrue. Cette exigence est bien comprise par les institutions européennes (voir par exemple le mémo 11/879 de la Commission européenne). Agir sur les taux comme le fait la Banque centrale européenne sans bâtir le cadre réglementaire facilitant l’accession au crédit et au financement pour les PME est illusoire. La Directive AIFM 2011/61/UE du Parlement européen et du Conseil, tout comme le Règlement UE 345/2013 du Parlement européen et du Conseil ont efficacement montré la voie. Il faut désormais aller plus loin.

Quelle est, selon vous, la politique économique qu’il faut mettre en place afin de garantir la réussite du prochain quinquennat ?

Sur un plan strictement économique, la marge de manœuvre est extrêmement limitée en matière de dépense publique, tout comme la redéfinition de la balance commerciale au sein du marché unique. C’est sur l’innovation et la défiscalisation des secteurs privilégiés qu’il va falloir jouer. L’industrie française est, pour un temps encore, puissante. Elle est totalement en mesure de remporter des appels d’offres dans le cadre de projets européens et mondiaux d’envergure. L’impact de ces grands marchés publics et privés est à la fois stratégique et réputationnel. La grandeur de la France aux siècles derniers était fortement corrélée à l’ampleur de son industrie. C’est pour cela que l’on a parlé de révolution industrielle. En matière de production d’énergie, de construction d’infrastructures de transport ou encore d’innovations technologiques, la France peut encore apporter au Monde et le prochain Président doit en être le principal commercial. Doter fortement les Pôles de compétitivité comme Finance Innovation, à la tête duquel Joëlle Durieux accomplit un travail gigantesque est pour moi « le » levier d’action pour le prochain quinquennat. La santé fiancière et le rôle de modèle joué par les FinTech françaises en sont le plus bel indice.

Merci, Monsieur, d’avoir répondu à nos questions

Interview conduite par Ismail HAJJI membre de la rédaction

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