La France a-t-elle toujours une stratégie de puissance ?

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L’historien britannique AJP Taylor (1955) définissait une grande puissance comme un pays qui aurait la capacité de remporter une guerre. Aujourd’hui, dans l’ère de l’information, un pays puissant est celui qui développe la meilleure stratégie de communication, celui qui a la capacité d’influer les autres pour obtenir les résultats escomptés (Nye). Les dimensions de la puissance résident dans le hard power (coercition, menace), le soft power (influence, séduction, persuasion), combinés pour établir des stratégies de smart power (suivant le contexte). La puissance, c’est-à-dire la capacité à agir de manière souveraine, passe par des jeux d’influences (lobbying) pour servir ses propres intérêts.

Dans un contexte international complexifié, où la concurrence s’est accrue, où de nouveaux enjeux sont apparus tels que la bataille des normes ou la maîtrise des ressources naturelles, le nombre grandissant d’acteurs diminue mécaniquement l’influence de chaque Etat : les Etats perdent peu à peu de leur souveraineté, le monde s’« anglo-saxonise » et la guerre des valeurs fait rage.

Quel est l’état des lieux de l’influence française ? Aujourd’hui, la France a des atouts (armement nucléaire, programme spatial, agroalimentaire, tourisme) et des ambitions : promouvoir le multilatéralisme, les droits de l’homme, le rayonnement culturel de la France, selon le livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France (2008-2020). La France a un rang : 5e puissance internationale (en représentant moins de 1 % de la population mondiale), 2e plus grande représentation diplomatique au monde derrière les USA. La France a laissé une marque indélébile depuis des siècles dans toutes les régions du monde (Code civil, culture, gastronomie, art de vivre ou luxe). Pourtant, rapports et études montrent une baisse continue de l’influence de la France sur la scène mondiale.

L’image de la France, plutôt sympathique, s’est progressivement altérée dans une logique « de dernier village gaulois » selon Claude Revel. La France vend ses fleurons et n’est guère présente sur les marchés d’expertise – économique, technique, juridique, scientifique, écologique, stratégique, intellectuel – qui représentent plusieurs centaines de milliards d’euros. La France a perdu les caractéristiques fondatrices d’une puissance technologique, par exemple, car elle n’a aucun leadership sur aucune des dimensions critiques de la puissance technologique : défaillance de la gouvernance française dans le domaine de la recherche, inadéquation des politiques de soutien à l’innovation, déficience de l’encouragement à l’entrepreneuriat technologique, réflexes corporatistes et protectionnistes, cloisonnement des chercheurs, faible internationalisation, perte d’attractivité du territoire français pour les innovateurs, ralentissement des dépôts de brevets…

La France se laisse donc distancier sur l’échiquier mondial quand les puissances adoptent des stratégies offensives en matière de géostratégie et de géoéconomie. Quand le Brésil adopte une stratégie de traçage des dépôts de brevets européens et américains ; quand la Corée mise sur une prospective et une stratégie sur 25 ans en la matière ; quand les Etats-Unis sont experts dans l’instauration de leurs propres normes et dans les échanges d’informations entre public et privé… Ces derniers, comme le Japon, pourtant disciples du libre-échange, se sont transformés en économies réalistes, usant de pragmatisme afin de contrôler étroitement leurs intérêts stratégiques en les mettant à l’abri de la concurrence.

En fait, la France est empêtrée dans son absence de stratégie, son absence de perspective diplomatique. L’édition 2013 du Livre blanc de la sécurité nationale n’envisage plus la France comme une nation dotée d’une stratégie spécifique ; elle en fait plus que jamais un membre parmi d’autres d’une communauté « de valeurs et d’intérêts » dont les contours sont ceux à la fois de l’Union européenne et de l’OTAN. L’ambition première de la France au sein de ce concert de dépendances mutuelles n’est plus d’y faire valoir ses intérêts propres. Sans stratégie, la France se contente de copier les modèles ; japonais dans les années 1980, chinois dans les années 1990, et aujourd’hui allemand. La France n’a pas d’objectifs clairs ni de possibilité d’évaluer les besoins pour les concrétiser. L’investissement est trop faible en recherche développement. La France y consacrait ainsi 2,26 % de son PIB en 2010 quand la Corée du sud était à 3,74%.

La France a choisi de s’inscrire dans une approche multipolaire des relations internationales, mais ne pèse plus guère dans les organisations internationales qui ont un rôle à part entière en tant qu’entités supranationales (ex ONU). Une réelle volonté politique de placement au sein des organisations internationales, d’indépendance nationale et de grandeur, est nécessaire pour regagner de l’influence. Cette politique à long terme se fondera sur trois facteurs : ambition, vision de ses intérêts, moyens. La France devra définir des enjeux majeurs, mettre en œuvre une stratégie offensive et proactive, une politique affirmée faite de veille et d’influence, en misant sur ses atouts et concentrant ses ressources.

Réaliser des grands projets ferait rayonner la France à nouveau, comme Ariane, Airbus ou le TGV pendant les 30 glorieuses. Pour ce faire, la maîtrise de pôles d’excellence stratégique appuyés par des crédits suffisants en recherche et développement est nécessaire. En ce sens, on peut croire que le salut sera la recherche-développement.

La France pourra également protéger davantage l’exploitation de ses ressources, par exemple ses ressources marines et sous-marines, à l’heure où la concurrence déloyale internationale fait rage et les tentatives de prédation se multiplient (France est le deuxième pays au monde en matière de ZEE).

L’organisation de la puissance française devra être une stratégie collective de terrain, une stratégie nationale d’intelligence économique qui pourra se fonder sur les industriels, sur la coopération entre PME, grandes entreprises et puissance publique, sur un véritable partenariat public/privé.

Par exemple, on pourra penser à nommer des ambassadeurs chefs d’entreprise pour lier diplomatie et terrain. Selon Claude Revel, il faut que les élites passent de l’autocritique à l’auto-révolution, c’est-à-dire changent de comportement et d’état d’esprit face à la compétition internationale qui règne tant dans les milieux économiques que dans le monde des idées. Il faut que la France apprenne à convaincre ses partenaires au lieu de ” décréter ” la supériorité de son modèle sans jamais la démontrer.

Tout ça pour être capable de créer des dépendances chez les autres, comme les USA ont su le faire avec internet, par exemple. Et ainsi retrouver une influence. Si une politique de puissance est nécessaire pour défendre les valeurs qui nous sont chères, il ne faut pas pour autant perdre son intelligence contextuelle et comprendre qu’on ne peut pas être puissant sans l’aide des autres dans un monde où les frontières sont perméables : plus question de faire cavalier seul, créer des alliances, des nouveaux réseaux reste indispensable. De l’importance d’exercer la puissance avec les autres, tout autant que contre les autres…

T.M. 

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