IFRS 16 : Implications financières et opérationnelles

IFRS 16 : Implications financières et opérationnelles

Sur le papier le nouveau standard de comptabilisation des contrats de location (IFRS-16) est un ajustement non « cash » qui ne change pas grand-chose. Cependant, cette nouvelle norme va impacter de manière conséquente les agrégats et les ratios financiers ainsi que la perception du déplacement du risque. Les marges EBIT (earnings before interest & tax) sont artificiellement gonflées, les multiples EV/EBIT déformés, les EPS ajustés à la hausse ou à la baisse et les bilans sont envahis par des actifs et des dettes relatives aux biens en location. Cet article a donc pour objectif de mettre au clair les impacts concrets de la norme IFRS 16 aussi bien financiers qu’opérationnels et d’identifier les secteurs les plus touchés par ce nouveau dispositif comptable

En ce début d’année 2018, l’heure est à la prévision et à la compréhension des débats qui vont agiter la planète financière.  La valorisation des sociétés cotées reflétant les anticipations et les valorisations des opérateurs, il ne fait aucun doute que la nouvelle norme IFRS 16 sera l’un des sujets de cette année boursière. Publiée en janvier 2016, la nouvelle norme IFRS 16 sur les contrats de location sera applicable au 1er janvier 2019. Brièvement, cette nouvelle norme de l’IASB transforme des engagements hors bilan, les locations simples, en actifs et en dettes. Cette nouvelle règle comptable est un véritable séisme puisque, selon PWC, une entreprise cotée sur deux serait concernée, ce qui représenterait près de 3000 milliards d’euros d’engagement hors bilan liés aux contrats de locations. Les actifs concernés sont les actifs immobiliers, les véhicules, les usines, les équipements et les outils de production. La considération de ces anciens engagements hors bilan est donc un enjeu majeur et a déjà été à l’origine de faillite. En 2011, la librairie américaine Borders totalisait des engagements hors bilan liés à ses locations de magasins de 2,8 milliards de dollars, ce qui représentait sept fois la dette inscrite au bilan.[1]

Explication de la norme IFRS 16 et impacts sur les états financiers

Pour les bailleurs, La distinction d’IAS 17 entre les contrats de location financement et les contrats de location simple est maintenue, et leur comptabilisation substantiellement inchangée.

L’IFRS 16 est un changement majeur pour les preneurs (locataires). Auparavant, les loyers liés aux contrats de location simple, étaient comptabilisés hors bilan et impactaient le compte de résultat par les charges de loyer et le bilan sur la trésorerie. Dorénavant, les locataires comptabiliseront la plupart des contrats de location directement au bilan, sur le modèle de comptabilisation de location financement (aussi connu sous le nom de crédit-bail ou capital lease). Seuls pourront être exemptés les locations inférieures à 12 mois et les biens de faible valeur unitaire (inférieure à 5000 euros). Ainsi, une location est finalement considérée comme un contrat d’achat d’actifs avec une durée de vie finie générant une dette pour l’acheter.

Quels sont les impacts de ce changement sur les états financiers des preneurs ?

  1. Bilan

Pour le bilan, les paiements dus liés aux contrats de location simple (aujourd’hui comptabilisés en engagement hors bilan) seront comptabilisés directement au bilan pour leur valeur actualisée sous forme de dette financière. En contrepartie, le preneur comptabilisera à son actif un droit d’utilisation du bien qui correspondra à la dette financière liée à la location du bien majorée éventuellement de paiement avant contrat et/ou de coûts liés au démantèlement et la restauration du bien. L’actif en question sera amorti de manière linéaire et la sera dette réduite par les paiements des échéances prévues dans le contrat.

Selon Pierre Phan Van Phi, associé chez EY, « Ce sont environ 85% des contrats de location qui vont dorénavant arriver au bilan sous la forme de cette dette et de cet actif,…, et peuvent atteindre selon les secteurs jusqu’à 20% du total des bilans »[2]. On peut d’ores déjà voir les impacts évident sur les ratios d’endettement, d’efficacités actifs et des capitaux employé ainsi que les implications que cela peut avoir sur le compte de résultat.

  1. Compte de résultat

IFRS 16 a pour conséquence majeure de modifier la nature des charges et leur rythme de comptabilisation. Les anciennes charges de loyer, correspondant plus ou moins au paiement cash des loyers au bailleur, deviennent des charges d’amortissement (liées à la comptabilisation d’un nouvel actif au bilan) et des charges d’intérêts financiers (liées à la hausse de la dette financière).

Ainsi, la marge EBITDA (earnings before interest, tax, depreciation & amortization)  devient finalement la marge EBITDAR (R pour rent, « loyer »). La suppression des charges de loyer gonfle donc mécaniquement la marge EBITDA.

Les charges d’amortissement seront elles majorées de l’amortissement du droit d’utilisation qui devrait rester stable pour l’ensemble de la durée de vie du contrat sauf si ce dernier est renégocié.

La marge EBIT, elle aussi, se retrouve artificiellement amplifiée puisqu’elle n’est plus amputée des charges de location complètes mais seulement de la partie amortissement. Les charges financières intervenant après, ces dernières enflent de manière substantielle au début du contrat mais se réduiront au fur et à mesure du paiement des loyers.

Finalement l’impact sur les bénéfices, la bottom line, ne sera pas égale en fonction du profil de la société. En effet, les sociétés en croissance, qui augmentent de manière importante leur nombre de contrats en location, verront leurs bénéfices réduits à court terme tandis que les sociétés matures qui voient leur nombre de contrats diminuer ou arriver à maturités verront leurs bénéfices gonfler.

  1. Tableau des flux de trésorerie

Finalement l’impact sur les flux de trésorerie est simple à comprendre. Les flux d’exploitation vont augmenter grâce à la hausse de l’EBITDA ou des charges d’amortissement tandis que les flux financiers vont se voir amputer de la charge supplémentaire d’intérêts.

Conséquence d’IFRS 16 sur les ratios d’analyses financières et de valorisation

IFRS 16 n’a pas d’impact « cash » direct, les sommes payées au bailleur demeurent intactes. L’étude des conséquences sur les trois états financiers a d’ores et déjà démontré que les marges EBITDA et EBIT sont artificiellement augmentées. Mais qu’en est-il des autres ratios et agrégats ?

Tout d’abord, il est clair que l’endettement des sociétés concernées risque d’augmenter de manière conséquente. Ainsi les ratios de liquidité et de levier financier (Gearing, dette nette/EBITDA) vont fortement se détériorer les premières années du contrat puis amorcer une phase d’amélioration tout au long de sa vie grâce à la réduction progressive de la dette liée au paiement des loyers. La question ici est de voir si cette augmentation ne met pas en péril la stabilité financière de la société et sa solvabilité sur les premières années des contrats de locations. Cette hausse importante de la dette pourrait par exemple pousser les sociétés à reporter certains investissements ou repenser leur politique d’allocation du capital. De plus le ratio de couverture de charges d’intérêts devrait également se détériorer sur les premières années du contrat mais de manière moins importante puisque la marge EBIT va également être augmentée.

Sur les ratios d’efficacité opérationnelle plusieurs impacts pourront être observés. Le ratio de rotation des actifs mesurant le chiffre d’affaires par euro d’actifs utilisés, va se dégrader du fait de la hausse des actifs liée au droit d’utilisation comptabilisés. De la même manière, le ROCE (return on capital employed) mesurant l’efficacité de l’allocation du capital, se verra dégrader sur les premières années des contrats de locations étant donné la hausse du capital employé disproportionnée par rapport à la hausse de l’EBIT. Ainsi, ces ratios nouvellement retraités montreront de façon plus précise l’efficacité des entreprises ayant recours de manière massive à la location.

En termes de valorisation, l’EV (entreprise value) va augmenter en fonction de la dette générée par les contrats de location. Ainsi l’EV/CA des entreprises ayant recours à la location va s’apprécier de façon claire. En ce qui concerne le ratio EV/EBITDA le constat est bien moins clair. Ce ratio sera fonction du ratio loyer/EBITDA et de la durée de location. Pour illustrer ce propos, voici deux cas extrêmes :

  1. La société a un ratio Loyer/EBITDA élevé et une durée de contrat réduite. L’EBITDA va croitre de manière importante, l’EV augmentera faiblement ainsi le ratio EV/EBITDA sera réduit
  2. La société a un ratio Loyer/EBITDA faible et une durée de contrat longue. L’EBITDA va croitre faiblement. L’EV augmentera de façon conséquente. Ainsi le ratio EV/EBITDA augmentera

En ce qui concerne le PER, l’impact de la norme IFRS 16 est relativement réduit. Cependant, ce ratio sera dépendant de la situation de la société. Dans le cas des sociétés matures, le PER sera légèrement plus faible du fait de l’augmentation partielle des bénéfices comme indiqué précédemment.

Les industries impactées par IFRS 16 et les implications opérationnelles potentielles

Il va sans dire que les secteurs à regarder attentivement sont les secteurs où la location est une pratique courante et importante. Les secteurs du retail alimentaire et non alimentaire vont cristalliser l’intérêt de la communauté financière. Mais ce ne sont pas les seuls secteurs. Le secteur de l’aéronautique (notamment les compagnies aériennes), le secteur des transports en général, l’hôtellerie et le secteur des maisons de retraites seront fortement touchés par cette transformation. Ainsi un risque de « derating » important pèse sur les acteurs de ses industries ayant des marges faibles, des locations longues et des bilans déjà biens « leveragés ». Cela ne fait pas les affaires d’un acteur tel que Steinhoff déjà empêtré dans un scandale comptable et criblé de dette.

Les implications opérationnelles possibles sont multiples. Aujourd’hui l’avantage de la location est que l’actif est complétement disponible pour le business de la société mais reste majoritairement en dehors du bilan. Cette avantage disparaît complétement avec IFRS 16. Afin de réduire leur levier financier certains acteurs seront contraints de céder des actifs. On peut imaginer par exemple, dans la grande distribution un mouvement de cessions de magasins. Mais d’autres acteurs ayant un levier maitrisé pourraient en profiter pour racheter des actifs. Il en va de même pour l’hôtellerie et les maisons de retraites. Cet impact pourrait faire l’affaire des promoteurs d’immobilier commercial grimés par la remontée de taux d’intérêts. En ce qui concerne la durée des contrats, il y a fort à parier qu’un mouvement de renégociation des contrats de location va avoir lieu. Les contrats de plus longues durées vont engendrer une dette plus importante et donc des charges financières plus conséquentes au début des contrats. La variance de l’impact des contrats longs sera plus importante sur les comptes de résultat. Ainsi, les contrats seront surement plus courts afin de limiter la taille des charges financières. Les entreprises vont surement renégocier également leurs conditions d’emprunt avec leur banque afin de s’assurer de ne pas faire sauter leur covenant.

Cependant, tout n’est pas perdu pour les sociétés. Un moyen de contourner l’impact de cette norme est de transformer certains contrats de location en contrats de service qui sont toujours des engagements hors bilan.

Ainsi, même si cette nouvelle norme de l’IASB n’a pas d’impact cash, elle est synonyme de chamboulement pour plusieurs industries. Ce big bang bilanciel sera à analyser avec la plus grande attention et le levier des sociétés sera une nouvelle fois au cœur des débats surtout dans le retail, le transport, l’aéronautique, l’hôtellerie et les maisons de retraites.

[1] Pichelot.N (2017), « Norme IFRS 16 : quand 2.800 milliards de dollars de locations passent au bilan » Les Echos 13/07/2017

[2] EY (2017), « Norme IFRS 16, Comment se préparer à son application ? » (en ligne), EY

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