Geoffrey PIERRE: Etats-Unis/Chine: vers un changement de paradigme?

Geoffrey PIERRE: Etats-Unis/Chine: vers un changement de paradigme?

Impossible de passer à côté de la guerre économique que sont en train de se livrer les deux plus grandes puissances mondiales. L’un adopte une posture protectionniste tandis que l’autre répond aux représailles tout en prônant plus d’ouverture. En omettant volontairement de les nommer, il est intéressant de mettre en relief leur place respective dans les positions tenues. Il y a peu, on aurait tout naturellement inscrit la Chine comme étant l’acteur protectionniste et les Etats-Unis critiquant vivement les mesures adoptées. Pourtant, aujourd’hui les rôles sont inversés. La guerre économique a toujours existé entre ces deux nations mais son exposition sur la place publique et le renforcement de son intensité font des évènements récents un cas bien particulier.

Une guerre économique qui s’intensifie

Ce nouveau tournant dans les relations commerciales sino-américaines a pris forme lors d’une déclaration de Donald Trump le 1er mars 2018 qui suggérait des mesures protectionnistes à l’encontre de la Chine. Le bras de fer protectionniste prendra réellement forme au moment de la signature d’un texte de loi le 22 mars 2018 par le président américain sur la possibilité d’imposer des droits de douane sur les importations chinoises à hauteur de 60 milliards de dollars. Cette taxation concerne 128 produits chinois dont des taxes sur l’acier et l’aluminium, produits particulièrement sensibles dans le modèle économique chinois. La réaction de l’empire du milieu ne s’est pas fait attendre et s’inscrit dans une politique de défense puisque les mesures prises sont le miroir parfait des menaces américaines, soit une hausse des droits de douane sur 128 produits américains pour un montant total similaire. S’ensuit une escalade des annonces chocs, en grossissant toujours un peu plus l’enveloppe de taxation douanière. Cependant, l’intervention de Xi Jinping au forum de Boao, considéré comme le Davos asiatique, s’avère être l’amorce d’un changement profond quant à la politique économique mené par la Chine. Mais avant d’analyser ce discours, essayons de comprendre comment ces deux nations ont atteint un tel niveau de tension.

Chine : vers une émancipation

La Chine construit son expansion depuis les années 1970 à travers un modèle d’exportation principalement orienté vers les Etats-Unis. Cela a permis à la Chine, année après année, d’engendrer un excédent commercial soutenant une croissance continue qui, pendant les périodes les plus prospères, a connu un PIB à deux chiffres ! L’exportation n’est pas la seule raison à son expansion, celle-ci n’aurait pu perdurer sans l’appui d’un régime protectionniste. Les principaux leviers sont divers, mais on peut citer en premier lieu la manipulation de la devise chinoise en ayant recours à la dévaluation du yuan lorsque celui-ci s’apprécie un peu trop face au dollar, freinant ainsi leur exportation. D’autres mesures, comme les taxes sur les produits étrangers, le dumping ou encore l’assimilation de propriété intellectuelle en obligeant les entreprises étrangères à contracter un partenariat avec une société chinoise, vont dans le sens d’une économie mondialisée à sens unique.

Dans ces conditions la Chine a amassé de grandes richesses, impactant dans un premier temps les zones côtières pour ensuite se répandre à l’intérieur des terres. La conséquence directe est l’augmentation des salaires entrainant la hausse du niveau de vie de la population, d’une nouvelle classe sociale et de nouveaux besoins. Devant la nouvelle Chine qui émerge, se dressent de nouveaux défis. Pour faire face à l’amélioration significative du niveau de vie de la population chinoise, il faut repenser son modèle économique. En effet, ce dernier ne peut subsister indéfiniment, le coût de la main d’œuvre chinoise ne jouit plus d’un avantage compétitif notamment au regard des nouveaux pays émergents. La croissance par l’exportation a atteint ces limites, et avec lui celui d’une économie protectionniste.

Pour maintenir une croissance aux alentours de 6,7%, objectif déterminé par la Chine pour soutenir sa demande interne, elle a besoin de tourner son économie vers l’ouverture. On ne compte plus les investissements chinois à l’étranger qui touchent tous les continents du monde mais surtout l’Afrique et l’Europe. Elle cible de plus en plus des entreprises de hautes technologies pour acquérir un savoir-faire afin d’accroitre son indépendance en devenant à son tour pionner des changements de demain. Ce rapport à l’ouverture était unilatéral, l’Europe par exemple, étant totalement inerte dans son rapport commercial avec la Chine, en laissant à cette dernière toute la place dont elle avait besoin tout en subissant les mesures protectionnistes chinoises.

Etats-Unis : Vers un regain de protectionnisme

Les Etats-Unis d’Amérique ont connu une domination sans partage et ont usé de leur influence pour imposer leur vision du monde. Rien ne résiste aux Etats-Unis, mais rester leader lorsqu’on est un pays pleinement développé, nécessite une croissance par la consommation. Dans les années 1970, un allié de poids est trouvé en la présence de la Chine. Les Etats-Unis vont ainsi connaitre une croissance par l’importation massive de produits chinois peu coûteux, important par la même occasion de la désinflation. Le revers de la médaille est un important déficit commercial qui sera financé, entre autres, par cette même Chine (encore plus aujourd’hui). Les Etats-Unis sont donc le principal acteur de la montée en puissance de la Chine dans l’échiquier mondial. Cette ascension continue est telle que la machine chinoise parait inarrêtable. Chose impensable il y a quelques années, la Chine devient une menace crédible au rang des plus grandes puissances mondiales. Réflexe naturel que de protéger sa position dominante, les Etats-Unis vont renforcer petit à petit leurs mesures protectionnistes. Toutefois, ils font face à deux problématiques. La première étant le poids que représentent désormais la Chine et qui lui permet de résister aux pressions du gouvernement américain. La seconde concerne la dette américaine qui est en grande partie financée par la Chine lorsqu’elle achète les bons du trésor américains, il est donc très difficile pour les Etats-Unis de s’affranchir complètement de la Chine. Sa relation diplomatique avec le gouvernement chinois est donc très importante, ce qui contraint le gouvernement américain à prendre en considération les conséquences que pourront entrainer leurs décisions sur leur relation commune. Ces deux raisons expliquent certainement le comportement de Donald Trump et sa difficulté à imposer unilatéralement ses conditions.

Le visage de la nouvelle Chine ?

Nous sommes selon toute vraisemblance, à un tournant dans l’évolution du modèle économique chinois. C’est ainsi que, comme évoqué, la Chine a répondu dans un premier temps par un revers protectionniste. Fait plus surprenant, son récent discours de Boao que nous évoquions comme étant un changement majeur. La raison est l’orientation très pacifique et très libérale du discours de Xi Jinping dont voici quelques extraits : “notre destination doit être une mondialisation juste qui ne laisse personne de côté, car c’est le meilleur moyen de parvenir à un développement pacifique et durable dans l’intérêt des peuples, des communautés et des pays”, “Une chose doit cependant être très claire : l’isolationnisme, le protectionnisme et l’exclusion ne rendront pas la mondialisation équitable”. L’ouverture semble être le leitmotiv de cette nouvelle Chine qui s’appuie également sur d’autres annonces de poids comme une réduction des droits de douane ou encore l’ouverture des entreprises et de la sphère financière chinoise (banque, courtage, assurance, gestion d’actifs) aux investisseurs étrangers.

 

Quel futur pour les deux nations ?

Cependant, ceux qui suivent de près la Chine auront certainement comme adage, prudence est mère de sureté, au regard des nombreuses promesses n’ayant pas aboutis en acte, loin s’en faut. Pourtant, les circonstances sont bien en faveur d’un changement de cap, amorcé timidement, qui peut prendre son essor dans un future proche. Le besoin de la Chine est de s’inscrire pleinement dans la mondialisation pour répondre à divers enjeux. D’une part, combler sa demande intérieure et son ambition d’être leader mondial, d’autre part, de contrecarrer la pression sans précédent exercée par les Etats-Unis. Ces éléments sont autant de raisons favorisant l’alignement des planètes, et par conséquent un changement de paradigme.

De leur côté les Etats-Unis, qui ont toujours été ancré dans le protectionnisme mais de manière suffisamment subtile pour ne pas s’afficher comme tel, continueront d’intensifier leurs positions « America first » tant qu’ils n’auront pas obtenu de la Chine au moins une partie de leurs requêtes. En effet, au-delà des mesures économiques, ils ont engagé leur image dans cette lutte, il est important, si ce n’est primordial pour eux, de rester la superpuissance telle qu’elle est perçue par l’ensemble des nations. Une simple adoption d’une mesure phare comme l’abaissement des tarifs douaniers chinois sur les produits américains dans le secteur de l’automobile leur permettrait de sauver la face tout en évitant une escalade néfaste de ses relations avec la Chine.

 

Sources :

https://www.tdg.ch/monde/asie-oceanie/xi-jinping-promet-ouverture-economique/story/30771073

http://french.xinhuanet.com/2018-04/11/c_137102643.htm

https://www.huffingtonpost.fr/2018/04/01/guerre-commerciale-la-chine-repond-aux-etats-unis-en-taxant-128-produits-americains_a_23400565/

https://www.investing.com/

https://investir.lesechos.fr/index.php

LA FRANCE : malade imaginaire ? – Jean-Paul Betbeze – 2017

 

 

 

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