L’investissement ISR: pour concilier éthique et rentabilité

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Générer du rendement tout en ayant simultanément des effets positifs pour la société et contribuer à un monde meilleur ? Cela peut paraître trop beau pour être vrai… c’est pourtant l’objectif de l’ISR (Investissement Socialement Responsable) qui est devenu le nouveau centre d’intérêt d’un nombre toujours plus croissant d’investisseurs qui veulent donner du sens à leurs placements, reflétant une évolution majeure des mentalités dans un contexte général qui voit les préoccupations sociales et environnementales gagner en importance dans l’opinion publique et les médias, comme par exemple avec le changement climatique, qui est devenu aujourd’hui un sujet de préoccupation sensible pour de nombreux citoyens. C’est pourquoi l’ISR, qui consiste à prendre en compte non seulement le traditionnel critère financier risque / performance mais également des critères extra-financiers ESG (Environnement, Social et Gouvernance) connaît depuis peu un essor sans précédent, qui représente une réelle opportunité de positionnement et développement de compétence et de savoir-faire dans ce domaine porteur, et source d’innovation.
Pour autant, son origine ne date pas d’hier. En effet, l’investissement responsable trouve ses origines dès le XVIIIe siècle en Angleterre, avec le mouvement religieux philanthropique quaker « activement engagé contre l’esclavage, l’activité corsaire ou tout acte de violence »1 et ensuite à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis par des communautés religieuses soucieuses d’exclure de leurs portefeuilles les investissements en contradiction avec leurs valeurs morales (tels que l’armement, alcool et tabac)1. Ainsi, l’approche dite “exclusive” est la méthode originelle des fonds ISR.
Puis au début des années 1970, toujours aux Etats-Unis, le premier fonds ISR de l’économie moderne le « Pax World Fund » fut lancé en 1971. Accessible aux investisseurs particuliers, il permettait d’investir dans les entreprises non liées à l’armement 1, « pax » signifiant « paix » en latin.

En ce qui concerne précisément la France, la société de gestion Meeschaert et l’association Éthique et Investissement (initiée par un groupe de religieuses) lancent en 1983, le fonds « Nouvelle Stratégie 50 », qui exclut notamment les secteurs du tabac, de l’armement, de l’alcool, de la pornographie et des jeux d’argent. Le deuxième fonds éthique créé est Hymnos, lancé par le Crédit Lyonnais en 1989. Un comité d’éthique, présidée par Sœur Nicole Reille, se réunit régulièrement pour réfléchir au choix des critères de sélection, en accord avec celles d’une congrégation, à savoir « les droits de l’homme, le respect et le développement de la personne qui entraîne la stratégie sociale de l’entreprise et les  modes d’implantation dans les pays du tiers-monde ».1

Puis au tout début du XXIe siècle, on constate une accélération de l’évolution réglementaire en France, visant à promouvoir l’investissement durable par les autorités : votée en 2001, l’article 116 de la loi relative aux nouvelles régulations économiques, impose aux entreprises cotées de prendre en compte « les conséquences sociales et environnementales de son activité 2. Puis en 2009 un premier Label ISR privé européen a été créé en France par Novethic, organisme à but non lucratif, financé par la Caisse des Dépôts.4 Suivi, le 28 septembre 2015, par l’annonce officielle de la création d’un label ISR public avec un autre label ISR intitulé « Transition énergétique et climat » par le Ministre des finances d’alors, Mr Sapin. 

À la suite de la crise financière de 2008, les mentalités ont davantage évolué chez les investisseurs en particulier aux Etats-Unis avec une prise de conscience élargie de la nécessité d’une finance raisonnée plus éthique en ajoutant à ce concept d’autres approches de l’ISR. Chacune de ces évolutions est venue compléter et enrichir les apports précédents avec le souci constant de toujours mieux analyser l’impact sociétal et environnemental des investissements, tout en facilitant l’adoption de ces démarches par le plus grand nombre d’investisseurs. Citons après l’approche historique « exclusive » trois autres approches1 :

– La « sélection ESG », qui permet une meilleure mesure de la responsabilité sociale des entreprises. Il ne s’agit plus seulement d’exclure les entreprises controversées, mais plutôt d’identifier et d’investir dans celles qui sont les mieux notées d’un point de vue extra-financier, et qui promeuvent les pratiques les plus responsables, notamment la lutte contre le réchauffement climatique ou plus généralement à l’amélioration des conditions de vie des populations locales.

– L’« approche thématique », qui comme son nom l’indique se concentre sur un thème particulier tels que les énergies renouvelables, l’eau, la santé, etc.

– L’« engagement actionnarial »  (ou activisme actionnarial ) qui consiste pour les investisseurs, à exiger des entreprises une politique de responsabilité sociale plus forte par un dialogue direct entre les différentes parties prenantes, et aussi par l’exercice des droits de vote en assemblées générales.
Porté ainsi par une amélioration de l’offre, toujours plus étendue, le marché mondial de l’ISR, a atteint de nos jours un poids significatif. En effet, d’après l’étude annuelle de 2016 du centre de recherche spécialiste en finance responsable Novethic, le marché français de l’investissement responsable poursuit sa croissance et pesait en France, fin 2015, 746 milliards d’euros contre 579 milliards d’euros en 2014 4. Les encours comptabilisés dans l’investissement responsable ont donc connu une progression de 29% sur un an.

Tandis qu’en Europe, selon une récente étude publiée par le GSIA (Global Sustainable Investment Alliance ), 12,04 trillion d’euros d’encours sont gérés selon des stratégies d’investissement responsable en 2016 (en augmentation de 12% depuis 2014) soit près de la moitié de la gestion d’actifs sur le continent, alors qu’aux Etats-Unis, il n’est que de 8,72 trillion début 2016 (mais avec une augmentation plus grande de 33% par rapport à 2014) 5

De nombreux fonds sont aujourd’hui proposés dans l’univers ISR notamment des émissions obligataires comme le Fairtrade Access Fund3, lancé en 2012 par Incofin Investment Management  qui proposent aux coopératives agricoles des prêts à long terme dont ils ont besoin pour renouveler leurs fermes ou adopter de nouvelles technologies et de l’équipement.

Citons également le Triodos Sustainable Bond Fund, qui prend en compte sous le filtre ISR, les conditions d’extraction des matières premières : « “Nous avons demandé à une entreprise de ne plus utiliser de l’étain provenant de zones de conflits.” » dixit Eric Holterhues responsable ISR chez Triodos IM 7. Un indice spécialisé a même été créé en 2014: le Barclays MSCI Green Bond Index.8 Notons aussi que le fonds de pension public ERAFP a procédé à des investissements socialement responsables pour la totalité de ses actifs.6

Concernant les principaux leviers de croissance de l’ISR, nous pouvons relever une offre plus activement proposées aux investisseurs que par le passé : « Chez BNP Paribas Fortis, tout nouveau client Private Banking reçoit comme première proposition une solution durable » d’après Guy Janssens, Head of Sustainable and Responsible Investments chez BNP Paribas Fortis.7

D’autre part, cette croissance soutenue est également tirée par la demande croissante des investisseurs eux-mêmes : « Nous recevons de plus en plus de demandes de la part des institutionnels […] persuadés qu’à long terme, les produits durables sont plus rentables que les investissements ordinaire » selon Ophélie Mortier, responsible investment strategist chez Degroof Petercam.7

Cependant, malgré une croissance et un succès important, l’ ISR fait l’objet de diverses critiques. L’une des plus récurrentes concerne la difficulté de mesurer efficacement les impacts sociaux générés. De ce fait, pour préserver sa crédibilité, l’investissement responsable se doit de relever un important défi : s’appuyer sur une parfaite intégrité des reportings, et pour ce faire garantir une impartialité irréprochable des standards d’analyse et d’évaluation, notamment des agences de notations extra-financières, s’assurant ainsi de la véracité des informations permettant de mesurer précisément l’impact positif tout au long de l’investissement.

Par ailleurs, pour une meilleure lisibilité, transparence, et pour consolider l’ISR notamment à l’échelle européenne, il serait judicieux de mettre en place des normes standardisées internationales d’évaluation de l’impact social et environnemental, car à l’heure actuelle chaque agence a sa propre méthodologie, ce qui ne simplifie pas le travail de comparaison entre leurs différentes appréciations.

Une autre question se pose aussi de savoir s’il est raisonnablement plausible d’élargir le champ de l’ISR aux produits dérivés sur métaux précieux, au regard des dommages sociaux et environnementaux qu’ils peuvent occasionner et donc pouvant être considéré comme incompatible avec le champ de l’ISR.

En définitive, il s’agit donc d’une stratégie d’investissement particulièrement exigeante, demandant compétences, savoir-faire, sens critique et probité. Grâce à plusieurs facteurs positifs combinés alimentant un cercle vertueux de l’offre et de la demande, il existe une formidable opportunité de participer au développement d’une finance alternative responsable et innovante, pour les gérants de portefeuille soucieux d’améliorer le futur de la société en contribuant à l’intérêt général, et de transmettre un état de la planète correctement préservée à la prochaine génération d’investisseurs. Il ne manque plus qu’une réelle volonté et soutien de la part des pouvoirs publics afin que l’investissement éthique puisse prétendre à une place prépondérante dans le paysage de la gestion d’actifs.

Sources:

1 https://fr.wikipedia.org/wiki/Investissement_socialement_responsable

2 https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000223114

3 https://www.incofin.com/fr/fonds/fairtrade-access-fund

4 http://www.novethic.fr/isr-et-rse/les-chiffres-de-lisr.html

5 http://www.gsi-alliance.org/wp-content/uploads/2017/03/GSIR_Review2016.F.pdf

6 https://www.rafp.fr/sites/rafp_fr/files/publication/file/rafp-_les_fondamentaux_lisr.pdf

7 http://www.lecho.be/les-marches/fonds/Tous-les-fonds-seront-durables/9831464

8 https://www.msci.com/eqb/methodology/meth_docs/Barclays_MSCI_Green_Bond_Indices.pdf

Valentin MATE

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