Faut-il faire confiance aux « trois sorcières » des marchés financiers?

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Ces dernières années, les trois principales agences mondiales de notation (Moody’s, Standard & Poor’s, et Fitch Ratings) se sont imposées dans le paysage économique internationale. En effet, en attribuant des notes aux entreprises, états et collectivités, les « Big Three (les trois sorcières)» influent directement sur les facultés de ces acteurs à emprunter de l’argent en dehors du système bancaire. Elles font ainsi la pluie et le beau temps sur les marchés financiers…

les trois sorcières

Pourtant, il semblerait que l’hégémonie de ces trois maisons qui, à elles seules, concentrent environ 95 % du marché soit en partie remise en cause… En effet, outre l’opacité des méthodes de notation, les trois sorcières ont commis de nombreuses erreurs d’appréciation au cours des dernières décennies !

Aucune d’entres elles n’avaient ainsi anticipé la crise des Savings and loan en 1987, le scandale de Robert Maxwell en 1991, la crise asiatique, la descente aux enfers de l’Argentine en 2001, l’affaire Enron ou encore le choc des subprimes. Plus récemment, l’incapacité des « Big Three » à prévoir la faillite de la banque d’investissement multinationale Lehman Brothers, a définitivement ébranlé (les trois sorcières)  leur légitimité…

En effet, quelques jours avant sa faillite, le 15 septembre 2008, la cinquième banque d’affaire américaine (dont l’effondrement a été qualifié de détonateur du début de la crise financière mondiales) était encore notée dans la catégorie « investissement » par les trois grandes agences.

Par ailleurs, on s’aperçoit aujourd’hui que les marchés ne réagissent plus aussi virulente aux éventuelles dégradations des agences de « rating ». C’est le cas de la Belgique qui, depuis l’abaissement de sa note, a vu ses taux d’emprunt baisser de 2,5 points, pour atteindre son niveau le plus bas depuis 15 ans, à 2,2%.

Mais il ne s’agit pas la d’un cas isole : parmi les gouvernements qui empruntent à des taux plus faibles depuis leur dégradation, on peut citer les Etats-Unis, le Japon, l’Italie et plus récemment la France. Deux raisons expliquent ce paradoxe : d’une part les marchés anticipent les dégradations avant qu’elles ne soient annoncées par les agences, et d’autre part on constate l’émergence d’une méfiance à l’égard des notations attribuées par les « trois sorcières ».

Les grands investisseurs institutionnels portent ainsi de plus en plus d’importance à d’autres facteurs tels que le rendement des obligations et la performance sous jacente.

En outre, de nombreuses voix dénoncent les conflits d’intérêt apparus au sein des agences en raison de leur mode de rémunération. En effet, l’essentiel de leurs revenus provient des émetteurs de dette à qui elles attribuent leurs notes… Difficile donc d’être impartial ! Dans ce sens, les pays de l’Union européenne ont convenu en novembre dernier d’instaurer un contrôle resserré sur les agences de notation.

Ainsi, une agence ne pourra noter une entité (ou ses produits) lorsque cette dernière détiendra plus de 10% de son capital. Une manière, sans doute, d’instaurer davantage de probité et d’objectivité de la part des agences… qui ne pourront plus être juge et parti !

Enfin, le 5 novembre dernier l’agence de notation Standard & Poor’s a été condamné par un juge australien en raison d’analyses publiées sur deux produits financiers de la banque ABN Amro. La cour fédérale d’Australie a qualifié de notations « trompeuses » le triple A attribué aux deux dérivés de crédits qui se sont vu dégradés quelques mois plus tard au rang juste devant celui d’actifs « pourris ».

En effet, peu de temps après leur acquisition par les communes de Nouvelle Galles du Sud, ces titres dits « Rembrandt » faisaient défaut, entraînant une perte nette de 16 millions de dollars australiens, soit plus de 90 % du capital investi. Le tribunal a donc condamné S&P, la banque et l’intermédiaire à payer solidairement les dommages et intérêts réclamés par les 13 collectivités locales australiennes qui avaient investit dans ces deux titres « aveuglées par l’excellente notation de l’agence ».

Assistons-nous à un tournant en matière de responsabilité des agences de notation ? PourNorbert Gaillard, économiste, consultant indépendant auprès de la Banque mondiale et auteur de l’ouvrage Les Agences de notation cela ne fait aucun doute : « D’une part, elles sont accusées de n’avoir pas mis tous les moyens en œuvre pour juger correctement de la qualité d’un crédit. Mais, d’autre part, elles sont également tenues pour responsables d’avoir attribué des notes qui ne reflètent pas la réalité.»

Jusqu’à présent, l’argument des agences était de dire que leurs notes ne représentaient qu’une opinion et en aucun cas un conseil d’investissement. «La notation est un art, pas une science», se défendait ainsi l’agence Standard & Poor’s. Mais il semblerait aujourd’hui que la donne soit en train de changer…En effet, en condamnant S&P, la Juge Jayne Jagot a remis à l’ordre du jour la question de l’introduction d’une responsabilité civile des agences de notations.

Ainsi, le mardi 28 novembre, Bruxelles a fait part de son intention de resserrer le contrôle des agences de notation. Michel Barnier, Commissaire européen pour le Marché intérieur et les Services, a déclaré vouloir imposer de nouvelles limites aux agences de notation, et ce notamment en établissant un nouveau régime de responsabilité :

« Les agences pourront être tenues civilement responsables si elles ont porté préjudice à un investisseur en enfreignant le règlement, que ce soit par négligence ou intentionnellement », les entreprises et les Etats notés pourront ainsi réclamer des dommages et intérêts aux agences.

Par ailleurs, « Les agences de notation devront être plus transparentes lesquelles notent des Etats souverains, respecter des règles de timing sur les ratings souverains et justifier du moment de la publication de notations non sollicitées de la dette souveraine. ».

Michel Barnier, a salué dans un communiqué un « accord important » qui devrait permettre d’assurer « plus de stabilité financière ». D’ailleurs, la commission a également affirmé qu’elle présentera d’ici 2016 un rapport sur l’opportunité éventuelle de créer une agence européenne de notation.

De quoi s’interroger sur la valeur des notations de ces agences ? À terme, les investisseurs pourraient-ils perdre totalement confiance en celles-ci ? Les « trois sorcières » sont elles vouées au bûcher ?

Certains spécialistes du secteur craignent une sorte de “big bang” au sein du marché de la notation. En effet, le discrédit jeté sur les agences pourrait, à terme, leur faire perdre leur rentabilité au profit de nouvelles alternatives de « rating » comme les CDS (Credit Default Swap), les taux d’intérêt, ou encore les notes des banques et des assurances. Par ailleurs, si les multiples plaintes devaient se muer en condamnation (à l’instar de celle de S&P en Australie), le secteur pourrait tout simplement faire faillite.

Si les critiques envers les agences de notations sont de plus en plus nombreuses et virulentes (Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France, avait ainsi dénoncé des agences « devenues franchement incompréhensibles et irrationnelles »), de nombreux acteurs persistent à défendre ces agences et affirmer leur légitimité.

Marc Ladreit de Lacharrière, fondateur de Fimalac a ainsi écrit un ouvrage intitulé « Le Droit De Noter – Les agences face à la crise ». Dans cet œuvre, l’auteur invite ses lecteurs à s’interroger sur le rôle précis de celles-ci ? Sont-elles les véritables coupables de ces crises successives ou les boucs émissaires que nos dirigeants accusent volontiers ? Le thermomètre est-il responsable de la fièvre ?

“Détractrices des marchés”, “pouvoir démesuré”, ” incompétences” ou “garanties de la stabilité du système financier”… Les avis sur les agences de notation divergent entre politiques, régulateurs, économistes et investisseurs … Mais qu’elle-est-alors le véritable avenir de ces trois « sorcières » ?

Malgré le « recul de l’omnipotence du  triumvirat » révélé par l’ancien patron d’Axa, Claude Bébéar, et les diverses critiques qui lui sont faites, il semblerait que l’industrie de la notation ait encore de belles années devant elle… faute de concurrents «  assez solides » pour rivaliser contre ces Big Three (les trois sorcières) qui disposent aujourd’hui d’une suprématie mondiale.

Caroline BONNET

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