Le Quantitative Easing, une drôle de solution

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Au-delà des problématiques habituellement évoquées dans les médias, comme les insupportables dettes souveraines des pays occidentaux, les conséquences de la crise économique ou encore les excès de la sphère financière ; il y a un danger majeur guettant les économies et qui est trop souvent occulté : le quantitative easing.

Sous ce terme générique anglo-saxon se cache l’ensemble des programmes de financement émis par la Fed et la BCE. Cela inclut ainsi le rachat d’instruments financiers sur les marchés primaire et secondaire, le mécanisme de la planche à billets et les recapitalisations opérées par les banques centrales. Depuis 2008 et le début de la crise financière,  il s’avère les politiques des banques centrales américaines et européennes ont gravement dévié vers l’excès. Pour prendre l’exemple de la Fed américaine, la première salve de financement a été lancée en Septembre 2008 lors de la faillite de Lehman Brothers. A cette époque, pour garantir un niveau fluide de liquidité sur les marchés, la banque centrale étatsunienne était venue à la rescousse des banques commerciales sur deux plans : le marché interbancaire et le recouvrement de dérivés adossés aux produits immobiliers. Dans une seconde phase, la terminologie « quantitative easing » était alors apparue pour qualifier les trillions de dollar dépensés par la Fed pour maintenir le dynamisme des marchés américains :

  • 2008-2010 : pour le QE 1, de 1.7 à 2.1 trillion de dollar émis.

  • 2008-2012 : pour le QE 2, de 600 milliards de dollar émis.

  • Septembre 2012 : pour le QE 3, programme dit « illimité », estimé à 80 milliards de dollar par mois

A partir de cette analyse, la comparaison est aisée avec la politique mise en œuvre en Europe. La BCE a en effet dès 2008 entériné un soutien systématique aux marchés face à la peur des pouvoirs politiques d’une interruption pure et simple du système économique par manque de financement. C’est notamment début décembre 2012 que Mario Draghi a annoncé le programme de refinancement illimité des banques européennes de manière à rassurer les marchés de la pérennité de son action.

Cependant, dans un contexte occidental où tous les agents économiques, que ce soit les ménages ou les états souverains, sont dans une situation d’endettement étranglant, est-il sain que les banques centrales engagent leurs bilans et créent une ressource ex-nihilo ? Il apparaît que les engagements des banquiers centraux de ces dernières années ne portent pas de solution viable et engagent les économies dans un endettement pro-cyclique.

Comme nous l’avons déjà évoqué, l’assouplissement quantitatif a pour but essentiel de garantir un niveau de liquidité suffisant sur les marchés en situation de tensions financières. Ainsi, la banque centrale agit comme prêteur en dernier ressort si la confiance disparaît entre les banques commerciales avec le risque de paralyser entièrement le système économique. Cette mission devrait donc se montrer sporadiquement et dans des cas extrêmes. Ce principe entre en totale contradiction avec les actions menées depuis 2008 puisque les opérations de refinancement n’ont jamais été stoppées. De plus, les faits démontrent l’inutilité voire l’absurdité d’une telle mesure. Après l’annonce du refinancement illimité par la BCE en décembre 2011, environ 490 milliards d’euros ont été empruntés par les banques européennes sous la forme d’un prêt à taux zéro. L’aberration totale reste que 450 milliards d’euros de ces fonds  ont été par la suite replacés aux alentours de Janvier 2012 à un taux de 0.25%. Nous obtenons ici le parfait cas d’école d’un free lunch qui a nourri les établissements financiers en ce début d’année 2012. L’argument majeur dont se servent les banques centrales dans leurs discours pour justifier cette planification infinie du refinancement gratuit reste la croissance et le plein-emploi. Que ce soit Mario Draghi ou Bern Bernanke, ils affirment, parfois explicitement, parfois implicitement, que leur action permettra de soutenir l’activité et de réduire les situations de sous-emploi. Il est vrai que contrairement à la BCE, les statuts de la Fed intègrent un critère de croissance. Quand bien même leur règlementation leur autoriserait un tel zèle, un objectif de croissance économique ne motive pas l’utilisation d’une politique monétaire expansive. Il suffirait, sous cette version des faits, de créer fictivement de la monnaie-papier (ou scripturale) pour favoriser l’émergence de nouvelles richesses. Bien que ce mécanisme ait permis de libérer quelques liquidités qui ont relancé temporairement la machine de l’immobilier américain, il demeure inefficace.

Par ailleurs, les liquidités injectées par les banquiers centraux permettent aux banques commerciales de se délester d’une partie de leur bilan. Avec les fonds nouvellement à leur disposition, les agents financiers peuvent s’engager pleinement sur les marchés en décuplant leur effet de levier. La conséquence directe de ces investissements est l’inflation totalement fictive que l’on peut observer sur les marchés des actions et des matières premières depuis la crise financière. Nous observons alors une sphère financière entièrement déconnectée des fondements économiques. Le DOW JONES a ainsi battu son record à la mi-mars à plus de 14 000 points, alors que l’indice S&P 500 a lui aussi dépassé son record historique aux alentours de 1 560 points. Nous nous retrouvons par conséquent avec une politique monétaire injustifiée qui engendre des gains financiers eux-mêmes infondés. De cette incohérence complète naît une confusion médiatique où des financiers optimistes prononcent un discours radicalement opposé au pessimisme ambiant.

Finalement, une des dernières qualités vertueuses des banquiers centraux est de financer l’émission et le rachat de bonds souverains. Dès 2010, le Securities Market Program autorise la BCE à participer à la souscription d’obligations de l’Etat grec. Ainsi, cette situation engendre une détente des spreads sur les obligations souveraines européennes et permet à la Grèce de gagner du temps. Nous retrouvons ici le débat franco-allemand sur la monétisation des emprunts étatiques, où la France joue le rôle du malade surendetté alors que l’Allemagne incarne le dernier pourfendeur de l’hyperinflation. Mais cela n’a qu’un unique effet : permettre aux Etats de s’endetter toujours plus et à un moindre coût. La collusion du politique avec la Banque Centrale est ici trop claire pour ne pas être dénoncée et c’est une recette miracle pour achever un malade maintenu en vie sous respiration artificielle.

En somme, les politiques du « quantitative easing » ou toutes les mesures de refinancement des banques centrales qui s’y rattachent n’offrent aucune solution de sortie de crise. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une « fuite en avant » (Philippe Herlin1) et d’une course à la monétisation tous azimuts à partir de laquelle aucune décision courageuse n’est prise. La politique ultra-expansionniste et ultra-accommodante de la Fed et de la BCE ne mènera jamais à une situation de plein-emploi, alors que l’inflation des actifs financiers forme une bulle devenue de plus en plus menaçante et que le surendettement des banques centrales pourrait s’avérer bien plus nocif que celui des états-nation. Le problème fondamental reste politique. Il est par conséquent nécessaire de démocratiser le pouvoir des banques centrales sous peine de rendre leur action antisociale. Enfin, seules des réformes et mesures structurelles permettront de dégraisser les structures étatiques des pays endettés dans lesquels les marchés vont autrement perdre peu à peu confiance.

Rémi LEVEQUE

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