Cigale et fourmis

0
231

Les critiques de l’excédent commercial allemand par les Etats-Unis, le FMI et la Commission européenne se heurtent à un mur d’incompréhension outre-Rhin.

 Pour les Allemands, leur aptitude à exporter est le résultat d’une gestion disciplinée de la dépense publique et des coûts. Mais pour la plupart des observateurs, pour soutenir la croissance, le gouvernement allemand devrait stimuler les salaires, ouvrir les robinets de ses finances et laisser ses voisins en faire un peu autant.

Ce débat est un nouvel avatar de la querelle sur les effets néfastes de l’austérité : il rouvre la ligne de fracture traditionnelle entre économistes néoclassiques qui louent le réalisme gestionnaire allemand et les économistes keynésiens qui voudraient que l’Etat dope davantage la consommation dans les crises.

L’intuition keynésienne est la suivante : lorsque les prix (notamment les salaires) ne s’ajustent pas, l’économie peut être plongée dans le « sous-emploi » par des chocs de demande négatifs. La production s’effondre, ce qui entraîne un cercle vicieux de licenciements et de baisse de la consommation.

Le rôle de l’Etat est alors de combler le déficit de demande permettant à l’économie de retourner au plein-emploi. Parce qu’elle évite la spirale entre baisse de la consommation et licenciements, la dépense publique génère à court terme ce que l’on appelle un effet multiplicateur, dont la taille est discutée, mais potentiellement important en temps de crise.

La France et le Sud de l’Europe ont-ils tort de ne pas recourir plus fortement à la dépense publique ? Dans le monde idéal des modèles keynésiens, l’austérité est clairement une absurde erreur : l’Etat devrait dépenser plus aujourd’hui en s’engageant à dépenser moins demain.

Malheureusement, dans le monde réel, celui des Etats « politiciens », des clientèles politiques et des comportements électoralistes, baisser les dépenses dans le futur n’est pas toujours un engagement crédible.

Ce qui empêche la France, l’Italie ou le Portugal de laisser filer le déficit aussi loin que l’Angleterre ou les Etats-Unis, c’est l’historique calamiteux de la gestion de leurs dépenses publiques et l’absence d’une politique monétaire (achat de dettes souveraines par la banque centrale comme le font la FED et la BoE).

Si on demande à la France de viabiliser sa dette maintenant, c’est parce qu’on sait qu’elle ne le fera pas sans avoir le couteau sous la gorge. Ce à quoi les keynésiens rétorquent : c’est donc à l’Allemagne, forte de sa crédibilité budgétaire, qu’il incombe de relancer l’économie européenne.

Et là encore, oui, dans le monde des manuels d’économie, c’est bien la chose à faire. Dans une Union monétaire, où la dévaluation n’est pas possible, il faudrait que les régions les plus solides viennent à la rescousse des régions les plus touchées par la crise.

Ce serait non seulement généreux, mais surtout efficace en vertu de la logique du multiplicateur keynésien.

Mais on se heurte à nouveau à la logique implacable des comportements opportunistes du monde réel. Comment garantir à l’Allemagne qu’une fois la relance effectuée, les pays ne reviendront pas rapidement réclamer une autre relance allemande au nom de la « solidarité européenne » ?

L’intérêt de l’Allemagne n’est-il pas plutôt d’attendre une ré-inflammation du risque souverain de la périphérie pour négocier plus avantageusement les termes de son aide ?

Cinq ans après le début de la crise, la défiance entre partenaires européens est toujours là. L’incapacité à aboutir à un accord sur l’union bancaire en est la plus claire manifestation.

Les Allemands doutent de l’issue du processus et cherchent à affermir leur pouvoir de négociation. En cas d’explosion de l’euro, leurs excédents commerciaux leur garantissent une sortie en douceur de la monnaie unique.

Leur souhait n’est pas d’exercer cette option de sortie mais de l’utiliser pour obtenir, de leurs partenaires – dont la France – des engagements concrets de politiques budgétaires responsables. C’est une logique de négociation, pas de solidarité qui est à l’oeuvre.

Mais l’obstination allemande pourrait avoir l’effet bénéfique de restaurer la crédibilité de nos finances publiques. Une austérité forcée qui nous permettra d’être, enfin, keynésiens lorsque la prochaine crise viendra.

Nicolas CERAULO

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here